LA GUERRE EN SYRIE OU LA GUERRE POUR LE PIPELINE…

30 juin 2015

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LA GUERRE EN SYRIE OU LA GUERRE POUR LE PIPELINE...

Une station de pompage de gaz en Géorgie près de la frontière turque. L’auteur soutient que les tensions autour de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan jettent une lumière sur le conflit syrien. (Photo: Robert Thomson)

On ne peut pas comprendre ce conflit sans parler de gaz naturel.

Une grande partie de la couverture médiatique suggère que le conflit en Syrie est une guerre civile, dans laquelle le régime alaouite (chiite) de Bachar al Assad se défend (et commet des atrocités) contre les factions rebelles sunnites (qui ont également commis des atrocités). La véritable explication est simple : il est question d’argent.

En 2009, le Qatar a proposé de lancer un pipeline de gaz naturel à travers la Syrie et la Turquie vers l’Europe. Au lieu de cela, Assad a forgé un pacte avec l’Irak et l’Iran pour faire courir un pipeline vers l’Est, permettant à ces pays à domination chiite d’accéder au marché européen du gaz naturel tout en en refusant l’accès à l’Arabie saoudite sunnite et au Qatar. Ces derniers États tentent maintenant de sortir Assad du jeu afin de pouvoir contrôler la Syrie et y exploiter leur propre pipeline à travers la Turquie.

Le conflit entre chiites et sunnites est peu différent de beaucoup d’autres conflits socio-ethnico-économico-politico-religieux (SEEPR) qui ont pour origine une concurrence pour les ressources. Mais en Syrie, il y a bien une dimension lucrative. Le modèle de contrôle SEEPR en Syrie est semblable à celui de beaucoup d’autres pays du Moyen-Orient et de l’Afrique subsaharienne (il est sans doute commun à tous les pays, mais il l’est plus encore dans les sociétés traditionnelles) : qui contrôle le gouvernement contrôle les ressources de l’État et, par extension, la richesse qui en découle. En Syrie, les sunnites ont essayé de renverser les Alaouites depuis que la France les a installés au pouvoir pendant le mandat français qui se terminait en 1943. Mais maintenant grâce au gaz naturel, les enjeux sont montés d’un cran.

Toute révision de l’actuel conflit en Syrie qui néglige l’économie géopolitique de la région est incomplète. (Presque tous les rapports des médias correspondent à cette description.) Prenez La géopolitique de la guerre civile syrienne, publié en janvier par Reva Bhalla de Stratfor, qui fournit une révision efficace, spécifique à la Syrie et complète, du plan de Robert Kaplan La géographie frappe de nouveau avec une acuité historique, mais sans mentionner le pipeline. Des rapports tels que ceux-ci apportent peu de lumière sur les développements économiques géopolitiques en cours, qui sont au cœur de cette question. Les pipelines de pétrole et de gaz naturel apportent de grandes quantités de richesses aux États qui les contrôlent, attirant ainsi l’attention internationale, les intrigues et, dans de nombreux cas, une activité terroriste.

Il est utile d’examiner une situation similaire : la région du GAAT (Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan et Turquie), aussi connue comme le Caucase. Dès que des propositions pour un oléoduc de pétrole de la mer Caspienne vers l’Europe ont pris forme, tous les puissants de la région n’ont eu de cesse d’influer sur la route empruntée, à la recherche de la richesse qui en découlerait pour tout pays impliqué dans la transaction.

Le conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, un allié clé de la Russie dans la région, a empêché le tracé le plus court du pipeline, à travers l’Arménie. Le pipeline est finalement allé à l’ouest par Tbilissi et Ceyhan, mais seulement après que Moscou eut exigé et obtenu un pipeline de dérivation partiel qui transporte du pétrole azerbaïdjanais vers le nord jusqu’en Russie. En 2005, les premières gouttes coulaient dans l’oléoduc BTC, ainsi nommé en raison de son parcours de Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan, par Tbilissi, en Géorgie, vers Ceyhan, en Turquie.

Carte du pipeline BTC

Mais l’achèvement du pipeline peine a régler les questions dans le Caucase en proie aux conflits. Les mécontents potentiels comprennent des factions de la région du Haut-Karabakh de l’Arménie (soutenu par les sponsors de l’Arménie que sont la Russie et la Chine), les séparatistes en Abkhazie et en Ossétie du Sud, en Tchétchénie, au Daghestan, et en Turquie. En octobre 2012, une explosion a endommagé le pipeline en Turquie ; et bien qu’il reste difficile de savoir si l’explosion était un accident, le groupe séparatiste PKK n’a pas tardé à en revendiquer la responsabilité.

Le potentiel de conflit dans le Caucase est si grand que l’armée américaine l’utilise comme décor pour des exercices pointus dans plusieurs de ses écoles. Menant plusieurs itérations chaque année à divers endroits, les agents de toutes les branches de l’armée américaine, la communauté inter-agences, et plusieurs partenaires internationaux pour l’étude de conflits autour de coalitions utilisent le Caucase et son pipeline comme théâtre d’opérations. Ces officiers qualifiés dans différents domaines étudient les implications stratégiques régionales et générales du développement de l’oléoduc, y compris les controverses incluses dans cette formation.

Si le pipeline BTC déstabilise suffisamment pour convaincre les militaires de la superpuissance mondiale de planifier des exercices clés de développement sur ce sujet, le gazoduc prévu en Syrie doit avoir des conséquences semblables.

Vu à travers une lentille géopolitique et économique, le conflit en Syrie n’est pas une guerre civile, mais le résultat de joueurs internationaux plus importants se positionnant sur l’échiquier géopolitique en préparation pour l’ouverture de l’oléoduc en 2016 [L’article date de début 2014, Ndt]. La décision d’Assad sur ce pipeline, qui pourrait donner l’avantage du gaz naturel aux trois États chiites, montre également les liens de la Russie avec le pétrole syrien et la région grâce à Assad. L’Arabie saoudite et le Qatar, ainsi qu’al-Qaïda et d’autres groupes, manœuvrent pour renverser Assad et capitaliser sur leur espoir sunnite de conquête de Damas. En faisant cela, ils espèrent obtenir une part du contrôle sur le nouveau gouvernement syrien, et une part de la richesse du pipeline.

Le point principal pour les décideurs est que le prochain pipeline augmente les enjeux géopolitiques entourant le conflit syrien. La grande richesse provenant des revenus du transit du gaz naturel, assez pour transformer les économies régionales, a attiré une concurrence d’acteurs régionaux des deux idéologies. Les analyses qui étudient les pipelines montrent la similitude du cas de la Syrie et du scénario caucasien, scénario se jouant en temps réel, et ils fournissent des informations fiables sur lesquelles fonder les décisions internationales. Les rapports qui ne respectent pas le pipeline et ses implications géopolitiques ignorent l’éléphant dans la pièce.

 Major Rob Taylor

instructeur  du College de Commandement de Fort Leavenworth (USA)

source : http://arretsurinfo.ch/les-politiques-du-pipeline-en-syrie/

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