LE REGIME MORTEL DES OLIGARGUES

10 mars 2018

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LE REGIME MORTEL DES OLIGARGUES 1-10-562x550Mr. Fish / Truthdig

 

Par Chris Edge

journaliste et auteur américain.

Ancien correspondant de guerre

 

Le régime oligarchique, comme le décrivait Aristote, est une forme de gouvernement déviante. Les oligarques ne tiennent aucun compte de la compétence, de l’intelligence, de l’honnêteté, de la rationalité, de l’abnégation ou du bien commun. Ils pervertissent, déforment et démantèlent les organes de pouvoir pour servir leurs intérêts immédiats, hypothéquant le futur pour faire des gains personnels à court terme. « En conséquence, les véritables formes de gouvernements sont celles où un seul, quelques uns, ou un grand nombre gouvernent en vue de l’intérêt commun ; mais les gouvernements qui travaillent pour les intérêts privés que ce soit d’un seul, de quelques uns, ou d’un plus grand nombre, ne sont que perversions », écrivait Aristote. Le connaisseur Peter L.P. Simpson appelle ces perversions « sophismes d’oligarques », signifiant que dès lors que les oligarques s’emparent du pouvoir, tout réponse rationnelle, prudente ou réfléchie aux problèmes sociaux, économiques et politiques sont abandonnées au profit d’une avarice insatiable. Chaque civilisation voit sa fin caractérisée par le sophisme des oligarques, qui dévastent la carcasse de l’état en décomposition.

Ces formes déviantes de gouvernement se définissent par des caractéristiques qu’on leur trouve à chaque fois. Aristote avait compris la plupart d’entre elles. Les oligarques usent de leur pouvoir et des structures de gouvernement à leurs propres bénéfices uniquement.

Les oligarques contredisent leur discours de façade de déconstruction de la machine administrative en augmentant en réalité les déficits, la taille et le pouvoir des forces de maintien de l’ordre et de l’appareil militaire, afin de protéger leurs intérêts mondialisés et se garantir le contrôle social à l’échelle nationale. Les instances de l’État qui garantissent le bien commun dépérissent au nom de la dérégulation et de l’austérité. Les autres instances, qui garantissent le pouvoir des oligarques, poursuivent leur expansion sous couvert de sécurité nationale, de croissance économique et de maintien de la loi et de l’ordre.

À titre d’exemple, les oligarques font instruire leurs enfants dans des écoles privées, et leur achètent des admissions dans les meilleures universités (c’est ainsi qu’un étudiant aussi médiocre que Jared Kushner [NdT : gendre de Donald Trump et actuellement conseiller en chef de la présidence des USA] a pu faire Harvard et que Donald Trump est passé sur les bancs de l’université de Pennsylvanie), si bien qu’ils ne voient pas l’intérêt de financer un bon système d’éducation publique pour le reste de la population. Les oligarques ont également les moyens de payer des équipes d’avocats au prix fort pour se sortir, eux et leurs familles, des ennuis judiciaires. Il n’est pas utile à leurs yeux de financer une représentation juridique pour les pauvres. Quand les oligarques ne se déplacent pas en jet privé, ils empruntent les vols en première classe, donc ils permettent aux compagnies aériennes de tondre et de plumer les passagers en classe « économie ». Ils n’empruntent ni le métro, ni le bus, ni le train, et ils coupent les budgets de maintenance et d’amélioration de ces services. Les oligarques disposent de cliniques et de médecins privés, donc ils ne veulent pas payer pour la santé publique ni pour Medicare. Les oligarques détestent la presse, car quand elle fonctionne elle fait la lumière sur leur corruption et leurs mensonges, si bien qu’ils achètent et contrôlent les systèmes d’information et satellisent ceux qui les critiquent aux marges de la société, chose qu’ils vont encore accélérer avec l’abolition de la neutralité d’internet. [NdT : cet article est écrit par un auteur américain, mais il est frappant de constater comme on retrouve les mêmes effets en France par exemple].

Les oligarques ne prennent pas leurs vacances sur des plages ou dans des parcs publics. Il détiennent leurs propres terrains et propriétés, où nous ne sommes pas invités. Ils ne voient aucune raison à maintenir ou financer des parcs publics, ou à protéger les zones publiques. Ils cèdent ces zones à d’autres oligarques, afin qu’ils les exploitent à leurs profits. De manière cynique, les oligarques comprennent la loi comme un moyen de légaliser leurs fraudes et leurs pillages. Ils emploient des lobbyistes dans la branche législative du gouvernement, afin de faire croître et de protéger leur fortune, par le biais d’exemptions de taxes et d’autres mécanismes. Les oligarques ne permettent pas l’occurrence d’élections libres et équitables. Ils utilisent des manipulations et des contributions aux comptes de campagnes, pour s’assurer que d’autres oligarques sont élus encore et encore. Nombre d’entre eux ne rencontrent même pas d’opposition.

Les oligarques voient les régulations de protection de l’environnement ou de protection des travailleurs comme autant d’obstacles à leur profit, et les abolissent. Les oligarques déplacent les industries vers le Mexique ou la Chine, pour augmenter encore leur fortune tout en appauvrissant les travailleurs américains, laissant les villes américaines en ruines. Les oligarques sont des philistins. Ils sont muets, aveugles et sourds et chefs d’œuvre artistiques ; ils se divertissent de spectacles clinquants, de kitsch patriotique et de loisirs stupides. Ils méprisent les artistes et intellectuels qui appellent aux mérites et à l’auto-critique, valeurs en conflit avec la soif de pouvoir, la célébrité et la fortune. Les oligarques n’ont de cesse de mener des guerres contre la culture, l’attaquant comme élitiste, hors sujet et immorale, et ils coupent ses financements. Tous les programmes et institutions sociaux, tels que programmes de logement, parcs publics, repas pour personnes âgées, projets d’infrastructure, aides sociales et Sécurité Sociale, sont vus comme des gaspillages d’argent par eux. Ces services se font vider de leur substance encore et encore, ou sont cédés à d’autres oligarques, qui les exploitent à leur profit jusqu’à leur destruction.

Les oligarques, qui ne s’engagent pas dans l’armée, et dont les enfants ne s’engagent pas dans l’armée, se font passer pour de grands patriotes. Ils attaquent ceux qui s’opposent à eux, les taxant d’être anti-américains, traîtres ou agents d’une puissance étrangère. Ils emploient le langage du patriotisme pour attiser la haine contre ceux qui les critiquent et pour justifier leurs crimes. Ils voient le monde en noir et blanc – ceux qui leur sont loyaux et leurs ennemis. Ils étendent ces croyances réductrices aux affaires étrangères. La diplomatie est abandonnée au profit de l’emploi de menaces brutales, et de l’usage indiscriminé de la force, qui constituent les moyens de communication favoris de tous les despotes.

Il y a peu de controverse sur le fait que nous vivons dans un État oligarchique. Le 1 % le plus fortuné des familles américaines contrôle 40 % de la richesse de la nation, une statistique similaire à ce qu’on trouve au niveau mondial : les 1 % les plus riches de la population mondiale possèdent plus de la moitié de la richesse du monde. Cette richesse se traduit en pouvoir politique. Les politologues Martin Gilens de Princeton et Benjamin Page de Northwestern, après étude des opinions publiques dans une grande variété de groupes de personnes regroupés par richesse, ont conclu « aux États-Unis, nos études montrent que la majorité ne gouverne pas – du moins pas dans le sens causal de choisir les politiques mises en œuvre. Quand la majorité des citoyens est en désaccord avec les élites économiques et/ou des intérêts organisés, cette majorité finit le plus souvent par perdre. De plus… même quand des majorités significatives d’américains se montrent favorables à un changement de politique, ce changement n’a en général pas lieu. »

Les oligarques accélèrent l’effondrement social, politique, culturel et économique. Le pillage effréné amène à des défaillances des systèmes. Le refus de protéger les ressources naturelles ou les moteurs économiques qui maintiennent l’État fait que la pauvreté devient la norme et que le milieu naturel se transforme en décharge toxique. Les institutions de base ne fonctionnent plus. Les infrastructures ne sont plus fiables. L’eau, l’air et les sols sont empoisonnés. On laisse la population sans éducation, sans apprentissage, appauvrie, oppressée par les organes de sécurité interne et rongée de désespoir. L’État finit par faire banqueroute. Les oligarques répondent à cette détérioration continue, par l’exigence de travailler plus pour gagner moins, et en lançant des guerres auto-destructrices, dans une vaine tentative de restaurer un âge d’or perdu. Ils persistent également, quelle que soit la noirceur de la situation, à maintenir leur propre style de vie opulent et hédoniste. Ils augmentent les prélèvements sur l’État, l’écosystème et la population, par des exigences suicidaires. Ils fuient le chaos émergent et se réfugient dans leurs complexes bien fermés, versions modernes de Versailles ou de la Cité Interdite. Ils perdent le lien avec la réalité. À la fin, ou bien ils sont renversés, ou bien ils détruisent l’État lui-même. Aucune institution en Amérique ne peut plus être qualifiée de démocratique, et par voie de conséquence, aucun mécanisme interne ne peut plus prévenir une descente vers la barbarie.

« Le rôle politique des grandes entreprises, la corruption des processus politiques et représentatifs par l’industrie du lobbying, l’expansion du pouvoir exécutif au détriment des limites constitutionnelles, et la dégradation du dialogue politique promus par les médias sont les bases du système, pas des excroissances », écrivait le philosophe politique Sheldon Wolin dans Democracy Incorporated : Managed Democracy and the Specter of Inverted Totalitarism [NdT : démocratie des corporations : la démocratie domptée et le spectre du totalitarisme inversé]. « Le système resterait en place même si le Parti démocrate atteignait une majorité; et si cela devait se produire, le système mettrait des limites strictes aux changements malvenus, comme le laisse présager la timidité des propositions de réforme démocrates qui sont émises en ce moment. D’après ma dernière analyse, la stabilité tant adulée et le conservatisme du système américain n’ont aucune dette envers les idéaux élevés, et doivent tout au fait irréfutable qu’ils sont portés par la corruption et les contributions financières en provenance principale des plus riches et des grandes entreprises. Quand le minimum pour candidater à une élection au Parlement ou au poste de Juge est un million de dollars, et quand le patriotisme signifie glorification des non-engagés et conscription pour les citoyens ordinaires, par ces temps-là, cela devient réellement un acte de mauvaise foi que de croire que la politique-telle-que-nous-la-connaissons pourra miraculeusement se soigner des maux qui sont essentiels à sa propre existence ».

Plus nous laisserons les oligarques gouverner, plus notre impasse deviendra mortelle, particulièrement à cause du refus des oligarques de s’occuper du changement de climat, la plus grande crise existentielle de l’humanité. Les oligarques ont de nombreux mécanismes, parmi lesquelles la surveillance de masse, pour nous garder sous contrôle. Rien ne les arrêtera dans leur tâche de maintenir le sophisme de leur régime. L’histoire ne se répète sans doute pas, mais elle bégaye. Et si nous ne comprenons pas ces bégaiements et ne nous révoltons pas, nous serons amenés aux abattoirs que les tyrannies mettent en place à la fin de leur existence.

Source : Truthdig, Chris Hedges, 11-02-2018

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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